Souris

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Ce matin, en me réveillant, j'ai voulu ouvrir la porte du jardin aux chiennes, comme je le fais tous les matins. Les deux étaient frétillantes, un peu plus réveillées que moi, impatientes du jour qui s’offrait à elles. Avant de venir à la porte, elles vont rapidement - mais soigneusement -  faire le tour de l'appartement, pour voir si un chat a laissé quelque chose d'intéressant. Je veille au grain, parce que si elles en ont l'occasion, elles vont se servir dans la caisse à crottes, ce que je déteste, et elles le savent. Donc, l'œil mi-clos, je vais ouvrir la porte. Comme tous les matins, Gayanne prend un jouet pour sortir et attend poliment; elle le dépose devant le pallier, va faire son petit tour et le reprend en rentrant, c'est son rituel du matin. Bon. J'en étais là du rituel, l'œil toujours mi-clos, lorsque je vis que Gayanne tenait un jouet inhabituel dans sa gueule, quelque chose de clair qui m'était inconnu; la chose en question était claire, filiforme et dépassait de ses moustaches ; j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un bout de laine du tapis, d'un peu de sable à chat collé au mauvais endroit, d'un bout de jouet dépecé -ce qui ne lui ressemble pas-; toutes ces hypothèses tourniquaient dans ma tête encore embuée et machinalement, je me baissai pour reprendre cette chose bizarre dont je pensais qu'elle pourrait ne pas être inoffensive. Ce fût lorsque je touchai la chose que je me rendis compte que j'avais tout faux. C'était froid, doux, souple et résistant à la fois; je retirai ma main et je me réveillai d'un coup, mes yeux écarquillés plus par la surprise que par la peur; je connaissais cette sensation, elle n'appartenait pas au rayon jouet, ni au rayon laine; elle appartenait au rayon animal; ce qui dépassait de la gueule de Gayanne, c'était la queue d'une souris. Mascarpone l’avais probablement amenée cette nuit, comme ça lui arrive souvent, mais il ne l’avait pas mangée. Horreur ! qu'allais-je faire pour me débarrasser de cet animal bien embarrassant : si je ne disais rien, Gayanne allait l'avaler, il allait falloir la vermifuger, et ça me dégoûte de penser qu'elle mange des souris, même si au fond, c'est tout à fait naturel et elle le fait dans mon dos. Si j'insiste pour avoir ce qu'elle a dans la gueule, elle risque de l'avaler d'un coup. Alors, dans les brumes soudainement abandonnées de mon matin douillet, je rassemblai tout mon courage et lui dit très calmement "donne". Gayanne s'exécuta tout de go et recracha à mes pieds un énorme campagnol.


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J'appelai calmement les deux chiennes vers moi, les récompensai largement avec ce que j’avais sous la main - une poignée de croquettes pour chats -, et les fit sortir par l'autre porte. Pendant ce temps, je ramassai la bestiole et la confiai à dame nature, dans les champs du bas de TerreBelle. Lorsque je la lançai par dessus la clôture, elle s'accrocha aux branches du prunier; visiblement, ce campagnol ne voulais pas retourner à la terre.

     © Colette Pillonel 2017